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La réponse de Fernand Melgar à l’ « article » du Matin Dimanche 4 octobre 2011

Filed under: Ça m'énerve!,Revue de presse — essaipat @ 06:43

A propos de l’article  « Un trafiquant relance le débat sur Vol spécial »

Dans un article du Matin Dimanche daté du 2 octobre, le journaliste Jean-Claude Péclet m’accuse, entre autres griefs, d’avoir occulté le passé pénal de nombreux internés du cantre de Frambois. Il prend l’exemple du Camerounais Elvis qui a été condamné en 2010 pour trafic de drogue. Il livre au public son nom de famille, en toutes lettres, ainsi que le détail de sa condamnation au mépris total de la loi fédérale sur la protection des données (LPD 235.1 et suivants). Une loi que les informateurs de Monsieur Péclet n’ont pas davantage respectée en violant leur secret de fonction.

Elvis a purgé sa peine en Suisse et a, comme on dit, « payé sa dette à la société ». Ce n’est donc pas pour un délit pénal qu’il est expulsé de notre pays, mais pour la seule et unique raison qu’il n’a pas de statut légal en Suisse. Comme l’explique le directeur Jean-Michel Claude, Frambois est un centre de détention administrative où les personnes qui y sont enfermées ne le sont pas pour des raisons pénales ni pour exécuter une peine, mais sont là suite à une décision d’expulsion du territoire, prononcée par les services de migration cantonaux ou fédéraux parce qu’ils sont sans-papiers.

C’est ce qu’explique clairement le carton placé au début du film.

Les informations sur les détenus relèvent de la sphère privée et sont donc confidentielles. J’ai demandé avant le tournage une statistique anonyme sur la population carcérale du moment à Frambois. Le pourcentage était de 40% de casiers judiciaires vierges et 60% de cas avec un passé pénal, dont une majorité de condamnations à des peines légères. C’est donc en pleine connaissance de cause que j’ai fait ce film. Je n’ai pas mentionné ces chiffres par qu’ils n’ont aucune incidence sur la raison de la détention au sens de la loi sur les mesures de contrainte (art.73 LEtr. et suivants).

Dans le même article du Matin Dimanche, le conseiller d’Etat Philippe Leuba m’accuse de naïveté voire de malhonnêteté parce que je n’ai pas montré cette « face sombre de la réalité». Pourtant je veux parler du côté sombre de la réalité, parler de Pitchou, dont Monsieur Péclet met en cause l’honneur et la dignité de façon intolérable, en s’appuyant sur les dires d’un informateur qu’il désigne sommairement comme « un familier du cas ». Joint au téléphone, Monsieur Péclet ne savait même pas de qui il s’agissait dans le film. Quel bel exemple de rigueur journalistique!

Pitchou est le jeune père congolais dont mon film décrit la libération in extremis, un jour avant son expulsion.

Des policiers vaudois sont venus le chercher un beau matin à son domicile familial, où il vit avec sa compagne et leur fils nouveau-né, n’en déplaise au « familier du cas ». Simple contrôle du permis de séjour, disent-ils. Après un bref passage devant le juge de paix, il est incarcéré à Frambois.

Plus tard, pour remplir des formalités d’état civil liées à la naissance de son fils, des policiers lui ont fait traverser Vevey les chaînes aux pieds et les menottes aux poignets comme un vulgaire criminel, alors que son casier judiciaire est vierge. Pitchou a croisé dans la rue des connaissances, stupéfaites de le voir enchaîné de cette manière. Je précise qu’il travaille et vit en Suisse depuis 11 ans, qu’il est parfaitement intégré et respecté de tous parce que c’est un type bien.

Il restera incarcéré plusieurs mois à Frambois… puis libéré sur décision du Service de la Population du canton de Vaud (SPOP) sans aucune explication. Il n’y a en effet aucune règle administrative précise qui définisse lequel des 150’000 sans papiers résidant en Suisse sera expulsé et lequel sera libéré, après une détention administrative qui peut durer jusqu’à 18 mois. Une loterie insensée qui coûte au contribuable la bagatelle de 500.- par jour et par détenu.

Contrairement aux allégations prononcées lors du TJ 19h30 de la RTS du 2 octobre, qui s’est contenté de simplement relayer l’article du Matin Dimanche sans avoir corroboré les sources ou sans me donner le moindre droit de réponse au sujet de Pitchou. Je clame haut et fort qu’il s’est battu corps et âme, avec le soutien de son avocat et des associations de défense des requérants d’asile, pour qu’il puisse rester avec sa famille en Suisse. Il est au bénéfice aujourd’hui d’une admission provisoire et vit avec sa compagne et leur fils.

La libération inattendue de Pitchou libérait une place dans le « vol des Congolais » prévu le lendemain. C’est Elvis E. qui eut le triste privilège de le remplacer. Amené par la police le soir même à Frambois, il y a passé la nuit et est parti le lendemain pour le vol spécial avec les autres expulsés du centre. Elvis E. a donc passé en tout état de cause environ 24 heures à Frambois, et n’est par conséquent pas un « héros » de mon film comme le prétend Monsieur Péclet. Son apparition est de quelques dizaines de secondes et il n’y prononce pas la moindre parole.

Geordry par contre, le requérant débouté « vaudois » au casier judiciaire vierge, nous raconte à l’écran sa peur d’un retour forcé au Cameroun. Une peur hélas justifiée : arrivé à Yaoundé, il est emprisonné et torturé pendant cinq mois pour avoir demandé l’asile en Suisse. Autre « face sombre de la réalité » : comment se fait-il que ses tortionnaires aient eu en main des documents confidentiels émanant du SPOP et de l’Office fédéral des migrations, documents qui ont permis de porter l’accusation d’avoir sali l’image de son pays à l’étranger?

Je n’ai pas non plus oublié le jeune Abdirashid, ce mineur non-accompagné que des policiers de la Sûreté vaudoise ont réveillé un petit matin de novembre 2009 dans le centre pour mineur de l’EVAM à Lausanne. En vertu du traité de Dublin, qui permet de se débarrasser d’une partie de nos requérants chez nos voisins européens, il a été expulsé vers une Italie ouvertement hostile aux requérants d’asile.

C’était un orphelin qui avait fui la guerre en Somalie et trouvé un peu de stabilité dans notre canton. Scolarisé dans une classe d’accueil, c’était un excellent élève, sérieux et motivé, qui forçait l’admiration de ses enseignants. Je n’ai pas oublié ses copains de chambrée, mineurs comme lui, qui ont quitté les bancs de l’école vaudoise pour dormir dans la forêt de peur d’être emmenés à leur tour par la police. Mais cela ne fait sans doute pas partie de « cette face plus sombre de la réalité » dont parle Monsieur Leuba.

J’assume complètement le fait d’avoir mis sur un pied d’égalité Pitchou, un « vrai » sans-papier et Elvis E., un « criminel » qui a payé sa dette envers la société suisse. Parce qu’en expulsant ces deux personnes sans statut légal, nous perpétuons l’hypocrisie et l’injustice. Rousseau, dont nous allons célébrer le 300ème anniversaire de sa naissance, disait que la loi du plus fort ne peut être le principe directeur d’une société : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. » C’est ce que dit si bien Serge dans le film, avant d’être expulsé pieds et poings liés vers son destin.

Le 28 avril 2011, la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) a prononcé un arrêté qui stipule que nul ne peut être condamné à une peine de prison du simple fait d’être sans papiers. Jusqu’à quand nos autorités vont-elles continuer à appliquer la loi du plus fort?

Fernand Melgar, le 2 octobre 2011


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