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Management, un totalitarisme soft de Valérie Solano, syndicom n° 9, 20 mai 2011 28 mai 2011

Filed under: Ça m'énerve!,Perdu d'avance,Revue de presse — essaipat @ 09:32

Harcelés, stressés, poussés à bout, licenciés, précarisés, nous semblons souvent accepter ces situations sans révolte. Comme si cela était normal. Christophe Dejours, directeur du laboratoire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), était à Genève pour une conférence. Ses recherches mettent en cause une gestin du travail qui pousse les individus à mal travailler et cause une véritable épidémie de maladies psychiques.

Le travail n’est pas prêt de disparaître, dit en substance le psychanalyste français Christophe Dejours, mais il ne permet plus aujourd’hui ce qu’il a toujours réalisé: se sentir utile, valorisé et compétent dans la société. Au contraire, on y souffre. Depuis longtemps il décortique ce qui fait mal, analysant les entreprises comme le malaise des employé-e-s. Des pratiques qui auraient, il y a 20 ans, fait se soulever les foules en colère, suscitent à peine de l’aigreur.

Aux yeux de tous
Le harcèlement d’un collègue auquel on assiste sans un mot, les licenciements alors même que l’entreprise fait des bénéfices, les évaluations répétées et humiliantes, la dévalorisation du travail fourni et de l’ancienneté, tout cela se déroule sous les yeux de tous et chacun se sent lâche de ne pas intervenir. « On est arrivé à la situation d’aujourd’hui où les gens acceptent beaucoup de choses qu’ils réprouvent. Même des choses dont ils savent qu’elles leur porteront préjudice. C’est le résultat de l’intimidation, de menaces, des fermetures d’usines… C’est ainsi qu’on fait peur aux gens. Si ceux-ci ne parviennent pas à réagir et s’ils sont obligés de subir les événements, ils finiront par collaborer avec le système. »

Peur et soumission
Le management joue un rôle décisif dans cette indifférence au malheur des autres. Les méthodes comme le flux tendu, l’auto-contrôle ou la qualité totale poussent les salariés à leurs limites. On valorise l’endurance à supporter un rythme de travail soutenu et l’engagement moral dans l’entreprise, engagement qui peut aller jusqu’à mentir pour « le bien de l’entreprise ». On donne une description du travail à accomplir, des chiffres à atteindre, tout en déniant l’expérience réelle des employés, les difficultés qu’ils doivent surmonter pour arriver aux objectifs. Ceci, ajouté à la peur du chômage, déclenche, expliquait Christophe Dejours lors de la conférence, une souffrance éthique insupportable. Chacun, pour s’en protéger, se renferme sur lui-même et se blinde à la souffrance d’autrui. Ce mécanisme d’indifférence et de soumission aux ordres fait penser aux types de consentement qu’ont développés les totalitarismes du XXe siècle et il n’y pas loin de penser que là où ils ont échoué, l’ultralibéralisme paraît réussir.

Préoccupation tardive
Les syndicats ne se préoccupent que depuis peu de la souffrance au travail et donnent l’impression d’être passés à côté du problème. Traditionnellement, ils se concentraient sur les salaires, l’emploi et, globalement, sur ce qui n’est pas subjectif. La souffrance au travail y était pensée comme une conséquence, non comme une problématique laquelle fonder une action collective. Cela a laissé le champ libre à des techniques managériales qui utilisent l’affect pour augmenter la productivité et l’allégeance des collaborateurs (stages de motivation, auto-évaluation, la qualité totale), modifiant profondément et définitivement les rapports de force. La désaffiliation syndicale est une conséquence de changement des rapports dans l’entreprise, non une cause. Il y a là un vrai défi pour les syndicats d’entendre cette souffrance et d’y répondre collectivement.

Echanger sur le réel
« On n’a pas beaucoup d’idées sur la manière d’agir parce qu’on n’arrive pas à penser certaines questions » explique encore Dejours. « Il ressort de mes enquêtes que les gens ne parlent plus du travail. Il faut absolument revenir au travail, pas au management, débattre de ce qui marche ou ne marche pas, parler du réel dans le travail. Echanger sur le réel, là où ils souffrent, ça intéresse, il y a de la curiosité. Et ça part tout de suite sur « qu’est-ce qu’on fait pour le faire mieux ou moins mal ». Il faut apprendre à parler, à rendre compte de son expérience du travail pour le rendre visible, justifier ses choix. Apprendre aussi à écouter pour reconnaître que c’est intéressant. Si on le fait, c’est magique. Le réel, c’est ce qui résiste, c’est aussi le commun. A partir de là, l’imaginaire repart. »
Pour conclure sa conférence à Genève, Christophe Dejours invitait à défendre les règles de métier: il faut montrer ce que l’on fait afin de pouvoir travailler avec les autres, mais aussi le moyen de recevoir de la reconnaissance. C’est à cela que sert le métier: se sentir utile, valorisé et compétent dans la société.

Sur le sujet, un titre de Christophe Dejours parmi d’autres: « Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale », éditions du Seuil

Article de Valére Solano, secrétaire régionale syndicom, paru dans le journal syndicom n° 9 du 20 mai 2011

A lire, dans le même numéro, l’article « Les choses bougent enfin » de Stéphanie Vonarburg sur la sous-enchère salariale et le problème des bas salaires versés dans le journalisme…

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