Patrizia a un avis sur tout

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Une scandaleuse affaire d’Anita Shreve aux éd. Belfond 28 janvier 2011

Filed under: Extraits choisis,Je lis — essaipat @ 11:04

D’Anita Shreve, j’avais lu Un mariage en décembre. Une lecture plaisante. Sans plus. Après Charleston Sud de Pat Conroy (compte-rendu de lecture, ici: CharlestonSud), j’avais envie de quelque chose de léger et ce livre s’est présenté à moi à la bibliothèque. Sa jolie jaquette avec la photo d’une adolescente songeuse assise sur les marches d’un escalier couvert de feuilles mortes a achevé de me convaincre. Même si léger, ce ne fut pas vraiment le cas. Le thème, un scandale sexuel dans un collège privé – et huppé – du Vermont aux USA, est traité de manière intéressante. On y découvre le point de vue du directeur de l’établissement, du journaliste qui a sorti l’affaire, des protagonistes de celle-ci, des parents de ceux-là et même de quelques témoins de loin en loin. Du coup, on se perd un peu entre les différents personnages et on peine à remonter le fil chronologique des événements puisqu’à cette affaire déjà bien compliquée se mêle une histoire d’adultère – qui pourrait bien, en outre, avoir été le déclencheur de la bêtise d’un des trois jeunes impliqués.

Je suis professeur de droit à Vermont University , mais je tiens à préciser que ce n’est pas à titre professionnel que je vais réexaminer ce dossier, comme on me l’a demandé. Je le ferai en profane qui connaît bien les lois du Vermont. J’ai visionné la cassette en question. A première vue, cette jeune fille de quatorze ans semble consentante. Il est évident qu’elle a absorbé volontairement, ou qu’on lui a fait absorber, de l’alcool. Cependant, à aucun moment de l’action, elle n’a l’air comateuse ou inconsciente. Au contraire, elle a l’air de savoir ce qu’elle fait, et elle le fait, si j’ose dire, avec compétence. Mais d’autres facteurs entrent en jeu, décisifs au regard de la justice. Le fait qu’il y ait trois garçons et une seule fille, et que les trois garçons aient au moins quatre ans de plus que la fille, suggère, en substance, la coercition. Les affirmations subséquentes des auteurs – à savoir que la jeune fille les a séduits, qu’elle est venue de son plein gré dans le dortoir, ou même qu’elle est l’instigatrice des faits – sont non pertinentes.
(…) On serait tenté, en visionnant cette cassette, de dire: « Elle l’a bien cherché. » Mais, selon la loi, qu’elle l’ait cherché ou non n’a aucune importance. Les garçons étaient en âge de dire non, ils devaient dire non. Puisqu’ils ne l’ont pas fait, leur arrestation et le chef d’accusation d’agression sexuelle retenu contre eux sont justifiés. Gail

J’apprécie avant tout l’honnêteté du traitement. La fille est mineure et elle est donc une victime au regard de la loi. Dans la réalité, c’est plus compliqué. C’est une victime, c’est certain, mais pas de viol. Elle souffre sans doute d’une absence d’intérêt de ses géniteurs trop occupés par leur vie et leur carrière respectives, elle a un problème de narcissisme assez important, voire gravissime. Donc, oui, elle les aguiche, oui elle est l’instigatrice de cette « orgie » stupide et, non, ce n’est pas elle qui va souffrir le plus des répercussions qu’aura l’affaire sur eux tous. On peut même dire qu’hormis son mal-être chronique, ce sera probablement celle qui s’en sortira le mieux (et pas grâce à son honnêteté, mais parce qu’elle aura savamment usé de son statut de mineure pour sauver ses fesses).

Quant aux trois garçons impliqués, gravement fautifs (il faut savoir se garder de certains penchants, c’est la preuve même qu’on est adulte), ils paieront le prix fort: un suicide et deux avenirs véritablement avortés sans plus aucune perspective digne de ce nom.

Si ce j’ai à dire peut aider une autre mère, alors tant mieux. Ces moments terribles que nous vivons serviront à quelque chose. Je savais depuis des années que James aurait des ennuis. Je n’imaginais pas ce scandale – qui l’aurait pu? – mais, après coup, je me suis rendu compte que j’avais toujours eu peur. Parfois, je me dis que j’aurais pu empêcher ce qui s’est passé, et parfois non. Il m’est arrivé de me demander ce qui ne tournait pas rond chez James.
(…) Ce que j’ai envie de dire aux mères qui ont des fils? Quelque chose les dévore, ces garçons, et j’ignore quoi. Eloignez-les de l’alcool. Si vous soupçonnez un problème, c’est qu’il y a un problème. Ne les laissez jamais proférer ne serait-ce que le premier mensonge. Soyez vigilantes. Michelle

J’aime ce point de vue de la faute partagée. Tout le monde est fautif, des parents aux élèves impliqués, du directeur d’école aux journalistes avides de sensationnel. Le prix, suivant l’époque qu’on vit, est plus cher payé pour certains que pour d’autres. Il y a 50 ans, les garçons n’auraient pratiquement pas subi de sanctions. La fille n’aurait eu aucune considération, ni compensation même s’il s’était véritablement agi d’un viol. Aujourd’hui, ce sont les garçons qui paient le prix fort. Peut-être qu’un jour, on obtiendra l’égalité du traitement pour une bêtise adolescente qu’aucun des quatre n’aurait voulu commettre, pas même la fille. Et qui, au fond, n’est grave que par les répercussions qu’elle a engendrées.

Le traitement qui leur a été réservé est aussi révélateur d’une époque synonyme d’absence de bon sens et de dramatisation de n’importe quel fait d’ordre sexuel. Médiatisé à outrance, sans nuance, ni recul. Avec tout le monde qui bêle dans la même direction. C’est le reflet d’une époque traumatisée par de vieux secrets lourds et tabous qui jaillissent en entachant tout le reste de leur fange. Quant tous les secrets seront sortis de la tombe où l’église et l’éducation les avaient enfouis, viendra un temps de nuances et de recul sur les choses. Du moins, je l’espère.

J’ai exploité mon histoire dans le Boston Globe aussi longtemps que j’ai pu, et j’ai reçu le prix Pulitzer du journalisme d’investigation. J’aurais pu, moi aussi, me poser des questions d’ordre éthique au sujet de cette récompense dont le sujet n’était, après tout, qu’une histoire sordide d’abus d’alcool et d’abus sexuel chez les gosses de riches, mais si on regarde les lauréats du Pulitzer ces dix dernières années, on voit que la plupart de leurs reportages sont basés sur le sexe, la cupidité et le meurtre. On peut toujours se raconter, au contraire des tabloïds, qu’on fait un travail scrupuleux et approfondi. En réalité, nous ou eux, c’est pareil: tous des fouille-merde. Colm

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2 Responses to “Une scandaleuse affaire d’Anita Shreve aux éd. Belfond”

  1. nymeria Says:

    Un avis très soigné et très détaillé, si je ne l’avais pas déjà lu, tu me donnerais envie ! 😉


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