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Parlez-vous shugni? 13 novembre 2010


Ce dialecte asiatique est plus parlé à New York qu’au Pamir. Comme de nombreux autres idiomes, en voie d’extinction dans leur contrée d’origine mais répandus dans la Grande Pomme. Transformés par les immigrés en défi pour les chercheurs attirés par ce laboratoire vivant qu’est New York

de Nicola Scevola

En se promenant à New York les oreilles grandes ouvertes, on peut entendre des dizaines de langues autres que l’anglais. Des langues connues et répandues: espagnol, chinois, arabe. Mais aussi des idiomes rares, quasi morts dans leurs lieux d’origine respectifs. A Dyker Heights, a Brooklyn, par exemple, il est plus souvent possible d’entendre les sons guturaux du shugni que sur le plateau asiatique du Pamir. Et le gottscheerisch est plus parlé à Ridgewood, dans le Queens, que dans l’enclave allemande en Slovénie d’où il provient. De cette manière, New York est devenu aujourd’hui le laboratoire idéal pour étudier les langues en voie d’extinction: un groupe de philologues locaux a sauté sur  l’occasion, parcourant les cinq quartiers de la Grande Pomme comme s’ils étaient les cinq continents du monde.

« New York est la cité possédant la plus haute concentration d’idiomes du monde », explique Daniel Kaufman, linguiste à la City University et fondateur de la Endangered Language Alliance (Ela), une organisation pour la sauvegarde des langues. « Ici, sont parlées environ 800 langues différentes, dont la moitié risque de disparaître en une génération. » Du gaélique au garifuna (Caraïbes), du mixe (province mexicaine d’Oaxaca) au mamuju (Indonésie): en plus de travailler avec les experts de ces dialectes, les linguistes de l’Ela cartographient la ville pour créer un atlas linguistique de New York. Selon l’Unesco, plus de la moitié des 7000 langues aujourd’hui parlées dans le monde risquent de s’éteindre en moins d’un siècle. Or, les chercheurs spécialisés dans les idiomes en péril sont moins d’une centaine et les recherches sur le terrain compliquent encore leur travail: dès lors,  la concentration de leurs efforts sur New York marque un tournant dans leurs recherches. « Ici, la situation est idéale à cause de la présence des immigrés », explique Juliette Blevins de l’Ela. « Souvent, la disparition d’une langue découle de violations de droits humains et de la prévalence d’une culture sur une autre »

Daowd Salih en sait quelque chose. Ce réfugié du Darfour est arrivé aux Etats-Unis dans les années 90. Ici, il a fondé Damanga, une association pour promouvoir les droits humains au Darfour et collabore avec Ela. Les Massalit, l’ethnie dont il fait partie, ont été les premières victimes des milices Janjaweed que soutient le gouvernement soudanais. Aujourd’hui, sa langue a pratiquement été éradiquée du Darfour et ne survit que dans les camps de réfugiés au Tchad ou dans d’autres parties du Soudan. « Comme il n’existe pas de textes écrits, le risque est que les nouvelles générations grandissent sans connaître leur propre langue » dit Salih qui travaille à l’élaboration d’une grammaire et d’une dictionnaire massalit. « Un peuple sans langue est comme une nation sans premier ministre: il manque d’une vraie représentativité. »

Quelque chose de semblable est arrivé à Martha Huther. Cette habitante du Queens est une des dernières personnes au monde à parler le gottscheerisch, un dialecte allemand dont les origines remontent au XIVème siècle. Sa communauté dut abandonner la Slovénie avant l’arrivée des Allemands, puis de celles des partisans yougoslaves. Hutter a 76 ans. Avec ses frères et quelques voisins du même âge qu’elle, elle parle sa langue d’origine, mais avec ses enfants, elle passe à l’anglais. Elle n’a pas voulu les forcer à apprendre une langue obsolète « parce que dans ce monde, on manque déjà de temps pour apprendre des choses plus utiles, imaginez pour les inutiles ». Elle est pourtant consciente des dangers liés à l’extinction d’un langage. Les études la comparent à la disparition d’une espèce animale, qui appauvrit un écosystème et réduit la possibilité d’en comprendre l’évolution.

« C’est le ciment qui a tenu ensemble notre communauté pendant des siècles et qui nous a permis de partager valeurs et traditions » souligne Hutter. La violence et les abus d’une culture dominante sur une autre ne forment pas l’unique cause de disparitions de nombreuses langues. Le développement économique du siècle dernier a contribué  à la désagrégation de petites communautés, avec comme conséquence l’uniformité des langues. Aussi dans ce champs-là, New York a joué un rôle fondamental. En accueillant des milliers d’immigrés à la recherche de travail, elle s’est transformée en une Tour de Babel aujourd’hui très appréciée des philologues.

« La langue que nous utilisons est restée congelée dans les années » fait remarquer Ylana Beller, linguiste newyorkaise qui étudie le Quaglietta, un dialecte originaire de  la province d’Avellino*. Province qui, désormais, compte plus d’habitants dans le Queens que dans les montagnes de l’Irpinia: là-bas ne restent plus que quelques centaines de personne, ici dans la Grande Pomme, ils sont 4000. Et quand ils se réunissent au siège de leur association, les Quagliettiens d’Amérique sont tenus de parler en dialecte, une sorte de napolitain parsemé de mots espagnols.

Beller a étudié à Padoue et est en train de finir un doctorat à la City University de New York. Elle souhaite créer un lexique pour aider la communauté à conserver son dialecte et pouvoir le transmettre aux nouvelles générations. Pour le moment, pourtant, celles-ci ne semblent pas très intéressées. Il y a quelques temps, les descendants des Quagliettiens d’Amérique ont tenté, sans succès, d’introduire l’anglais dans les réunions des membres plus jeunes. « Nous ne l’avons pas permis » dit Vincenzo Carpinelli, président de l’association, établi à New York depuis 35 ans. « Un de nos buts principaux est de préserver la langue: sans laquelle notre communauté perdrait son identité. »

* En Campanie (Italie), près de Naples

Pour lire dans le texte (en italien) et voir les photos de cet article traduit par mes soins paru le 7 août 2010 dans le supplément Io Donna du Corriere della Sera, aller sur: Io Donna, Corriere della Sera, 07.08.2010

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